DES LETTRES
      

      La main se déplace
            Dieu change le temps en espace 
            l'Univers s'élargit irrésistiblement 
            le soleil projette une ombre dorée 
            sur le corps gémissant
            Je suis l'autre visage du Créateur
            personne ne se rappelle mon nom
            celui qui n'est pas encore n'a pas de mémoire 
            l'innommable s'empare de lui
            des pierres mortes d'anti-origine cosmique 
            tombent partout
            l'air s'échappe à grand-peine
            les lèvres terrifiées du sourd-muet 
            les doigts cherchent aveugles l'oracle 
            le vide est rempli de sens
      la main s'arrête
      la bougie s'éteint
      le trou noir boit les paroles

             

                    LILLYT


      Je suis née à l'Ere des Cauchemars

      plus noire que la pierre de la création	
      plus insatiable que l'amour du serpent
      plus triste que le monde du lotus

      Je me suis glissée
      sous le coeur de l'homme sans coeur
      dans l'âme de l'homme sans âme

      je me suis glissée et je le buvais

      J'étais
      la jardinière voilée qui arrose l'arbre 
      la démolisseuse qui crée des tumulus sans morts 
      et pas de morts sans tombes
      Après tant de naissances et de nativités 
      d'immaculées conceptions de fratricides 
      de mères éternelles et de débauchées 
      ayant rejeté leur maternité malencontreuse

      je suis celle
      qui a fait le tour des chiffres

      et vous a rendus immortels 



                 L'HERITIER


      Mon père était en bois,
      Autrefois
      avant que l'air nous réalise
      avant que le corps nous matérialise
      mon père était le souverain mythique de la forêt
      et la végétation entière lui appartenait.
      Dans les recoins de la mémoire éternelle 
      ses mains immortelles se promenaient 
      autour de chaque tige, feuille et racine.

      Mais Dieu inventa l'âge de pierre.

      Sur la trace verte de son âme
      (l'au-delà n'est qu'une projection personnelle) 
      mon père sculptait sans relâche
      la pierre froide et argentée;
      du ciel pleuvaient des pierres
      pareilles à ses yeux mornes,
      les pierres s'entassaient lentement,
      les pierres le recouvraient lentement, 
      longtemps il succombait devant la mort, 
      longtemps il oubliait sa vie,
      longtemps il vécut dans un rêve solitaire.
      Une voix retentit enfin: "Le temps est fini!"

      Je me réveillai dans cette peau-là
      allongé sur une petite croix en bois.



               GRAVITATION


      quelle légèreté étrange
      l'air même est visible

      la nuit où le péché soude le corps 
      avant de le déchirer
      n'est pas celle de Bethléem
      encore moins celle où le khan 
      devient ange
      que sont loin
      les visages des croix imaginaires 
      de nos vraies langues
      des migrations
      et la douleur du père
      les entrailles sont uniques 
      chacun est venu de partout
      dépouillant
      et dépouillé de chacun
      effacé dans le miroir maternel

      ce n'est pas la mort
      ce n'est pas la nuit
      la voix résonnante de l'ange
      et la maison où je ne suis pas


               
                MATURITE


      ... lorsque le forgeron fit tomber son marteau
      se transformant de dieu en assassin
      le garcon fut conscient d'être homme

      ne vieillis pas sa chair mon Dieu 
      n'assagis pas son âme
      pleure la mère
      et son cri déchire le phallus aérien

      ne lui donne pas des yeux plus grands que les miens
      ni une langue plus mordante
      profère le serpent
      et l'homme allonge son corps en fuseau

      pour surmonter la passion
      pour vaincre la mort

      ... lorsque tomba la nuit l'homme fit son lit 
      vit qu'il était vide
      et se transforma en vieillard
      pleurant sa mère



                TRANSFIGURATION


      Il a doux visages l'un d'eux est le mien les rêves
      les grappes de raisin buvaient le corps de la vigne 
      ployaient les épaules les enfants mordirent la peur 
      l'épanouissement du vin, enivrant le soleil se cacha 
      derrière les flancs de la femme avant de la rendre mère 
      après tombaient tombaient les pluies interminables
      l'éclat de la poussière quelqu'un demanda pourquoi 
      la grêle a un nom féminin et une voix masculine 
      l'un des visages se tourna la bouche cherchait 
      le premier poisson



                      L'HORLOGE

      
      Tic-tac tic-tac la mort Glisse sur l'horloge 
      glisse en haut tic-tac Dieu inventa le temps 
      Dieu inventa la mort cette mort est inventée 
      tout la dément tout autour tic-tac tic-tac
      sur les vitres le brouillard coule tel un torrent 
      les épées cruelles du désespoir trarichent 
      l'espace et son enveloppe gluante tic-tac
      tic-tac la veuve sans cesse maudit
      l'horloge à cause de ses yeux de plus en plus vides 
      à cause de ses mains retombant inertes sur les cuisses 
      tic-tac tic-tac la mort est pressée les minutes 
      raccourcissent le sable s'écoule dans l'au-delà
      tic-tac tic-tac
      quelqu'un doit arrêter l'horloge
      quelqu'un doit arrêter la mort
      laquelle




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